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Le collectionneur de destins

lotus note



C'était un arbre magnifique.



L'aboutissement de milliards d'années d'évolution.



La fierté du peuple des arbres.



Sa rude écorce se souvenait de centaines d'hivers.

Son feuillage avait ombragé des centaines d'étés.



Digne dans la tempête, silencieuse dans la sécheresse, immobile sous les averses, sa race majestueuse avait traversé les âges.



Résistant aux champignons, aux virus, aux incendies, son espèce lui
avait transmis les valeurs et les espoirs d'une famille prestigieuse.

Il ne perdait jamais son flegme quand les insectes, sans répit agaçaient sa peau.



Ses ancêtres avaient vu naître et disparaître toutes les races anciennes:

Les géants à écailles, et leurs arrogants héritiers à plumes et à poils.



A lui tout seul, il était une ville.

Les écureuils et les oiseaux faisaient leur nid depuis des générations dans ses branches.



De vieux hommes sages étaient venus à l'ombre de son feuillage pour répandre la vérité.

Les vérités passaient, et lui restait.



Sous ses branches, on avait rendu justice, et pendu à ses branches, on avait expié.



Il est mort d'un coup de tronçonneuse.



Il a fini en rectagle de papier triple épaisseur, pour torcher un cul indigne.



20.1.05 23:28


Gaz de France



Il s'était toujours dit qu'il avait la terre dans le sang.



Son père, son grand père étaient agriculteurs.



Tous ses ancêtres, depuis le moyen-âge et avant probablement.



Il se sentait vraiment lui-même quand il pelletait le fumier.



Ses cousins, citadins depuis trois générations se disaient que c'était peut-être bien du purin qu'il avait dans les veines.



Mais ça ne les empêchait pas de venir se "ressourcer" à la campagne,
quand ils en avaient marre des crottes de chiens sur les trottoirs.



Ils venaient aussi récupérer les poulets et les jambons des cochons
tués clandestinement, puisqu'avec l'Europe, ils n'avaient plus le droit
de tuer eux-même.



Il se disait qu'un des gros avantages et des grands plaisirs de sa vie, c'était de péter sans demander l'avis de personne.



Il y passait des journées entières, dans l'étable, dans le verger ou en faisant sa comptabilité.



L'hiver, dans ses vêtements étanches, sa combinaison de travail se gonflait et ça lui faisait comme un matelas tiède.



Un régal.



Pour faire vivre son exploitation, il avait été obligé de faire comme tout le monde: Il avait ouvert des chambres d'hôte.



Mais il préférait laisser ça à sa femme, et rester à l'écart pour péter à son aise.



Ses vaches aussi aimaient péter.



Des voisins hargneux prétendaient même qu'il les avait sélectionnées exprès pour ça.



En tous cas, elles avaient l'air ballonné, et elles étaient célèbres pour leur abdomen rebondi extraordinaire.



Les gamins du coins se pressaient au ras de la clôture électrique à
basse tension pour le plaisir de les voir se vider en cataractes vertes
formidables.



Intérieurement, il se disait que ça emmerdait sûrement un écologiste, quelque part.



Il lui dédiait secrètement son petit coin d'effet de serre.



Il est mort dans l'explosion d'une bouteille de gaz, en faisant une soudure sur son Massey-Fergusson, dans une de ses remises.



16.12.04 22:41


Dynastie



Quand l'année du bac était arrivée, on lui avait demandé ce qu'il voulait faire de sa vie.

Il ne savait pas.



A la bibliothèque de la cellule d'orientation, on lui avait remis un
catalogue, avec la description de plein de métiers possibles.

Un peu comme un jeu de société.



Il s'était dit que médecin, ça ne serait pas mal.



Mais pas pour le fric.

Le fric c'était misérable, comme objectif.

Il se disait qu'il se sentait une vraie vocation pour aider les gens, même si jusqu'alors, il leur faisait surtout la gueule.



Il se voyait en médecin de campagne, se relevant la nuit pour aller assister un mourant ou surveiller un accouchement.

Ou alors, en mandarin chirurgien, avec des gens qui viendraient du
monde entier pour subir l'opération de la dernière chance entre ses
doigts d'or.

Et avant tout, il ferait un ou deux ans comme volontaire à
médecins-sans-frontières, acclamé par tout un camp de réfugiés aux yeux
mouillés de reconnaissance après qu'il ait encore sauvé un gamin
famélique.



Il s'est planté au concours de première année.

Deux fois de suite.



Il a quand même décroché le droit d'entrer en fac de chirurgie dentaire.

Il était devenu dentiste.



Son pote Bob, avec lequel il avait passé toute son adolescence, et qui
était devenu garagiste l'appelait "la bête du j'ai vos dents".

Il avait le sens de la formule, Bob.

Finalement, c'était "la bête" qui était resté, et tous ses potes l'appelaient comme ça: "la bête".

Il n'avait jamais osé dire à sa femme d'où lui venait ce surnom bizarre.

C'était resté un secret entre eux deux, jusqu'à leur divorce.



Il se disait que dentiste, c'était quand même le moyen de soulager les gens.

Mais obscurément, il se disait que ce n'était pas tout à fait pareil.

Bob aussi, à sa manière, il soulageait les gens, en changeant les pneus usés chez Midas.



L'année où il est mort, sa fille est entrée en fac de médecine.

Mais pas pour faire dentiste.

Dentiste, elle connaissait, c'était pas son truc.

Elle voulait faire médecin.

Elle s'est plantée au concours.



10.12.04 10:40


Kwai Chang Lefèvre



Il voulait être sage.



Tout ça parce que quelqu'un quelque fois avait eu l'air de trouver ses conseils avisés.



Avec un ego dans l'état où était le sien, c'était pas un service à lui rendre.



En plus, c'était un jour où il était tombé sur une rediffusion de "kung-fu" à la télé.

Avec David Caradine, scarabée.



Il avait trouvé sa voie.

Il s'était pris d'une frénésie de philosophie orientale.

Principalement à base d'encens et de mangas.



Il faisait des gestes ralentis avec un sabre imaginaire, mais ce n'étaient pas de simples moulinets.

Il sentait qu'à chaque courbe qu'il décrivait, en plissant les yeux, il communiquait avec l'univers tout entier.

Il y repensait en avalant son BigMac, et il trouvait que c'était vachement important.



Dans les librairies, qu'il fréquentait beaucoup, il passait le plus
clair de son temps au rayon "ésotérisme et philosophie orientale".

Il admirait les couvertures des recueils de pensées de maîtres indiens et chinois.

Il se disait que l'ocre et le jaune safran, c'était vraiment cool comme couleur.



Il avait commencé un jardin de pierres zen.

Il s'était fait livrer une benne de gravier, et avait commencer à les trier et à les ranger artistiquement.

Mais la fatigue était venue avec la nuit.

Le tas de gravier était resté.

Les voisins appelaient ça "le Fujiyama".

Mais il n'y avait pas de neige au sommet.



Il passait beaucoup de temps à méditer.

Surtout pendant ses heures de travail.

Ses chefs avaient beaucoup de considération pour lui à cause de ça.

Mais ils n'osaient pas le lui dire.



Il s'était rasé la tête.

En signe d'humilité.

Mais ça lui avait fait un peu froid, alors il avait mis un bonnet.

En signe d'humidité.

Avec son bonnet, il ressemblait davantage au commandant Cousteau qu'à
un maître zen, mais il s'en fichait: Sa force était intérieure.

C'est ce qu'il se disait à chaque fois qu'il se faisait piquer sa place
dans la file, au supermarché, par un type qui envoyait sa femme
enceinte ouvrir la route.



Il disait que la sérénité, ça rendait jeune.

Et c'était vrai qu'il jeûnait, parfois, quand les temps étaient difficiles.



Quand il est mort, il s'est réincarné en lui-même.

Mauvais karma.



7.12.04 19:14


Le collectionneur de destins



Il était un type qui trouvait son destin bien banal.



Il avait longtemps cru qu'il lui suffisait de foutre la paix à tout le
monde, et que tout le monde lui foute la paix pour avoir une vie
parfaite.



Mais ça ne lui suffisait plus.



Il avait commencé plusieurs collections.



C'était un acharné.



Quand il se passionnait pour quelque chose, il sacrifiait tout.



Il avait collectionné les timbres.



Avec trois sous, et une boîte à chaussures en carton, il avait réussi à trouver les plus rares.



Il avait collectionné les petites voitures en métal.



Il avait encore quelques petites merveilles des années 50, dans leur carton d'origine numéroté.



Mais à chaque fois, l'ennui revenait.



Et avec l'ennui, la conscience de la médiocrité de son existence.



Il décida de faire une nouvelle collection.



Il ne savait pas quoi encore, mais ce serait une collection vraiment différente.



Une collection jamais vue, que personne n'aurait faite auparavant.



Il chercha longtemps, avec acharnement.



Un jour, en marchant dans la rue, il vit des types qu'il voyait tous les jours, sans les voir.



Des clodos, qui ne tenaient debout que par la crasse de leurs vêtements et la bouteille en plastique de vin de la Villageoise.



Il vit ces types, qui fouillaient les poubelles et vivaient des déchets des autres.



Pourtant, ces types-là, ils jetaient eux-mêmes avec désinvolture ce qui
lui sembla un bien précieux d'un prix extraordinaire, auquel personne
ne prêtait plus attention: Leur destin.



Lui, il en ramassa un, l'examina, le retourna sans vraiment le croire.



Il l'épousseta un peu (il y restait encore un peu de l'odeur de son ancien propriétaire), et le mit dans sa poche.



Il en vit un autre, qu'il ramassa aussi.



Et un autre encore.



Ce soir-là, il rentra chez lui avec les poches pleines de destins nauséabonds, mais bons encore, et qu'il savait réparer.



Il tenait sa nouvelle collection: Il ferait collection de destins.





5.12.04 19:37


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