Document sans nom

La venue

Ils viendront me chercher.

Un jour.

Maintenant, je n’ai plus de doute.

J’ai longtemps cru que pour vivre ensemble, il suffisait de vivre, quoi.

Tranquillement, sans emmerder personne.

De faire comme les autres.

De mettre ses pas dans les leurs.

De rendre plus de services que l’on nous en demande.

De se rendre un tout petit peu indispensable.

Mais ça ne leur suffit pas.

Ils n’aiment pas ce que je suis.

Et je comprends que si je changeais tout ce qu’ils peuvent me reprocher, même ce qui ne se change pas, ça ne leur suffirait pas. Ils trouveraient aisément autre chose.

Alors voilà, ils ne m’aiment pas.

Je ne suis pas le seul.

Il y en a eu beaucoup avant moi.

Ca s’est toujours fini de la même façon.

Un jour l’un d’entre eux, plus énervé, plus éméché, plus aigri que les autres devient plus véhément.

Ils lèvent leur désoeuvrement de leur siège usé.

Et ils viennent vous chercher.

Avant, je me disais, qu’ils y viennent.

Tu as vu comment je suis bâti, je ne suis pas un gringalet.

Je me disais que je mettrais quelques giffles, que je casserais quelques gueules, quelques têtes, et que ça suffirait à disperser les autres.

Mais ce serait trop simple.

Une foule.

On ne résiste pas à une foule.

Elle vous prend, elle vous met en pièces.

Une foule imbécile.

Pas même un cerveau pour cent.

Des poings, des pierres, des injures, de la bave.

Et après plus rien.

Personne n’aura rien vu.

Je le sais, maintenant.

J’en ai vu tant d’autres comme moi.

Ils viendront, tôt ou tard.

Je ne les attends pas, mais je me tiens prêt.

Tout le temps.

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31.7.11 11:21


C'était tout con

Soudain, une idée stupide me vint.

Manger.

C’était bizarre, parce cette idée-là, je l’avais déjà eue, et alors, cette idée ne m’avait pas du tout paru idiote.

Mais là, il fallait me rendre à l’évidence.

Puisque j’avais épuisé toutes mes idées intelligentes, celle-ci était forcément stupide.

je découvrais soudain qu’une idée n’était pas automatiquement idiote per se, mais que son idiotie était une conséquence du contexte dans lequel elle surgissait, et de son adéquation à la situation.

Cette découverte me donnait une piste pour la production de nouvelles idées idiotes, et du coup, je me sentais beaucoup plus confortable.

j’avais enfin trouvé un repère.

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30.7.11 20:57


Comment c'est arrivé

Et c’est ainsi, qu’à force de parler sans répit, il arriva un jour que je me trouvai à court de chose intelligente à dire.

Et comme une biologie exigeante m’imposait de ne pas cesser de parler, je m’aperçus avec une certaine inquiétude que j’étais contraint de parler de choses sottes.

Très bien. Pas de problème. Nécessité fait loi. Disons des sottises.

C’était nouveau pour moi, et je ne savais pas trop comment m’y prendre.

Je constatai avec étonnement que la sottise me demandait au moins autant d’efforts et de concentration que les choses intelligentes.

J’en étais stupéfait, et j’en conçu un tout nouveau respect pour toutes les méduses pleines d’eau que je voyais quotidiennement produire sans effort des sottises.

Allons, me disais-je, tu es aussi bête qu’un autre, il te suffit de ne pas penser, c’est essentiellement une question de volonté.

Mais la volonté me fuyait, je me sentais diminué. Inférieur. Minable.

Je ne pouvais pas le croire.

Je regardais avec rancoeur et jalousie passer des connes sans cervelle, que je couvrais autrefois d”un sourire condescendant.

Mais, bon sang, des conneries, j’en sais. J’en fais. J’en ai fait autrefois. Tout le monde en fait. Ca va forcément me revenir.

Mais ça ve venait pas.

J’allumais la télé.

Il y avait des conneries sur toutes les chaînes.

C’était facile.

Pour commencer, je n’avais qu’à me souvenir de ce qu’ils étaient en train de dire.

Mais rien. Le noir. J’étais bloqué.

Plus j’essayais, plus j’étais désespéré, plus l’angoisse montait, et plus les réflexions logiques se présentaient.

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30.7.11 19:33


Comment j'aifailli acheter une Nespresso

Avec mes collègues, nous envisageons de passer au Nespresso.
Parce que machin, tout ça, ici le café, il est dégueu, et puis hors de prix, machin, tout ça.

Bon, ok. Aussi, ce samedi, je me décidai à aller faire un tour à Paris, direction Opéra Garnier, RER A station Auber. Avec le train, j'en avais en tout pour une petite heure de trajet. Là, en face de l'opéra, rue Scribe, il y a la boutique Nespresso.

Comme j'ai travaillé à côté pendant plus de deux ans, je sais exactement où elle est, mais quand je passais là à l'époque, elle était en travaux, et je n'y étais jamais entré. Pendant toute cette période, le grand bout de bâtiment (dans un des endroits les plus chers de Paris) était recouvert par un immense drap noir, comme un catafalque, avec un portrait de George Clooney de dix mètres de haut. Ce portrait faisait face à Zinedine Zidane, de la même taille, qui recouvrait l'immeuble de Generali Assurances, à l'angle de la rue des Mathurins, et qui avait lui-même précipitamment remplacé Yann Eliès après le piteux abandon de celui-ci au cours du Vendée-Globe. Mais bon, c'est une autre histoire.

Donc, j'entrai, et je prends mon air de client le plus avenant. Il y avait à l'entrée deux pingouins, en costume de pingouins, je veux dire, un mâle et une femelle, qui avaient pour rôle apparent de répondre bonjour aux client qui leur disaient bonjour. Comme ils ne se décidaient pas à en faire davantage, malgré mon air qui signifie "je suis venu dépenser toute une vie d'économies en machines à café", je pris mon courage à deux mains, et je leur posai une QROC (question à réponse ouverte et courte) de forme non-interrogative, toutefois:
- Bonjour ce serait pour acheter une machine... [air qui veut dire vous êtes sur le point de gagner votre journée].Je reconnais cependant que mon sac à dos, mon sac Surcouf au bout du bras et mon équipage vaguement kaki pouvaient leur faire supputer que j'étais plutôt un SDF malencontreusement égaré dans ces lieux sacrés, et commettant une profanation par ignorance. C'est probablement assez différent de la faune qui croise habituellement en ces lieux, qui est plutôt constituée de touristes en costume recherché ou en fourrure, et échangeant en toute langue de la planète, pourvu que cela ne soit pas le français. Les pingouins restèrent cependant très professionnels, et avant de reprendre leur faction, ils répondirent poliment: - Oui, monsieur, c'est au fond, là-bas. - Ah, je vous remercie. - Bonne journée, monsieur.

Au fond, donc, il y avait effectivement plusieurs pupitres, dont un seul était occupé, et des vitrines avec des machines dedans. La vendeuse du pupitre était affairée avec deux clients. Bon. Un peu de patience, j'ai tout mon temps.
Il y avait pas mal d'autres clients tous plus ou moins en cravates ou en tailleurs, qui regardaient les machines d'un air pénétré. Je me demandais ce qu'ils pouvaient chercher comme information, car en dehors de l'étiquette du prix, prisonnière dans une double plaque de résine transparente, il n'y avait pas grand chose. Les plus audacieux posaient la main sur les tasses en verre au sigle de Nespresso, et les faisaient tourner, pour vérifier que l'autre côté était bien aussi transparent que la face apparente, et pour s'assurer, j'imagine, qu'il y avait bien dans ces tasses une sorte de concavité sur le dessus, dans laquelle on pourrait déverser du café afin de consommer ce dernier. Ensuite, après s'être rendus à l'évidence qu'il n'y avait vraiment plus rien à observer ici, les susdits clients passaient leur chemin, ce qui m'était d'un certain réconfort, car je voyais ainsi fondre la liste d'attente pour l'accès à ma vendeuse.

J'avais tout loisir d'observer l'immense boutique, en rotonde, avec de nombreuses vitrines (toutes identiques, car la gamme ne comporte qu'une dizaine de machines) et des écrans géants qui passaient la publicité de Georges Clooney en boucle ininterrompue jusqu'au dégoût.

J'admirais aussi l'abondance de personnel, pour la plupart en costumes noirs identiques, qui semblaient discuter entre eux sans se préoccuper des clients, et même une jeune fille en blouse, qui vaporisait un produit désinfectant sur les rampes et les poignées. Tout cela était pleinement feutré et rassurant.

Enfin, au bout d'une dizaine de minutes, la transaction semblait se conclure avec la vendeuse. Elle remit aux clients l'objet de leur emplette, et les invita à passer à l'étage inférieur, afin d'acheter leur café. La vendeuse s'empara de quelques sacs à côté de son pupitre et sembla se disposer à les suivre.
Levant les yeux, elle constata ma présence incongrue. - Oui, monsieur, c'est pour acheter une machine ? dit-elle, d'un air contrarié.
Je compris alors que j'avais sur le visage, cet air qui signifiait "Je cherche le rayon des yaourts, mais je me suis fourvoyé dans cette boutique de machines à café".
Elle jeta un regard circulaire, et constatant qu'elle était la seule vendeuse de machines à café dans cette région de l'univers, elle se tourna vers moi et dit:
- Je peux vous demander de patienter ? Je m'abstins de lui faire remarquer que j'avais déjà fait preuve d'une certaine patience, et qu'elle pouvait compter sur cette qualité de ma part. Au lieu de cela, je répondis simplement: - Oui...
Et elle tourna les talons.

Quatorze minutes plus tard, lassé de me distraire à regarder la publicité de George Clooney, je sortis et je rentrai chez moi.

machine à café

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30.1.10 18:14


La vague

Moi, j'ai rencontré quintescent en 2004, pendant le tsunami.
Pour nous, c'était une légende dans le milieu du racket-surf, le surf en raquettes.
On était toute une bande, de tous les pays du monde, avec un seul point commun: On était dingues de vagues.
Pour être plus exact, on attendait LA vague.
Le rouleau légendaire, le tube parfait.

Certains attendaient depuis des années.
Les plus anciens étaient des vétérans de la guerre du Viet-Nam, au look de hippie grisonnants.
Ils aimaient laisser croire qu'ils étaient déserteurs de l'US army, mais peut-être qu'ils avaient juste été réformés ou oubliés lors de l'évacuation, en train de cuver leur marie-jeanne dans une chambre paumée.
De toutes façons, personne ne se posait bien longtemps ce genre question, une fois qu'il était allongé sur le sable.

Les plus jeunes étaient des gamins danois, arrivés la veille, attirés par la réputation du spot.

Les pétards tournaient, les filles tournaient, et on était parfois pas très prudents, avec les putains de lois islamiques du pays, qui avaient vite fait de vous envoyer au trou pour vingt ans pour détournement de mineur ou pour trafic de drogue. Mais ça allait toujours: tant qu'on avait un ou deux billets à leur filer, les flics fermaient les yeux. Un bon business pour eux.

Au bout de quelques jours, on s'apercevait qu'en fait de vague, la mer était plutôt plate, par ici. Il y avait quelques moutons, et une barre assez marquée, à 300 m du rivage, mais à part ça, pas grand chose.
On finissait par se demander ce qui avait fait naître l'incroyable réputation de l'endroit.
Mais le soir, autour du feu de camp, on se répétait la légende, et on restait un jour de plus.
Ca durait des années.

Et puis un jour, quelqu'un a annoncé le passage de quintescent.
LE quintescent.
L'inventeur de la philosophie du racket-surf, le découvreur des spots les plus mythiques de la planète.
Tenir sur l'eau avec des raquettes, quand on y pense, ça a quelque chose de magique.
Ce type réinventait les lois de la physique et de l'espace avec son corps.

Et ce corps, justement, ça disait quelque chose aux filles !
Elles étaient électrisées. Jamais vues comme ça.
Elles se repassaient des pics trouvées sur Internet.
Du coup, les garçons faisaient un peu la gueule, parce qu'il n'y avait jamais eu autant de rateaux dans la bande que la veille de sa venue.

Il est arrivé un soir, autour du feu de camp.
Une soirée inoubliable.
Il faisait un temps magnifique - comme tous les jours, en fait.
La nuit était douce, on buvait ses paroles.
L'expérience de ce type était incroyable.
Je n'aurais jamais cru qu'on puisse faire tant de trucs dans une seule vie.

Il ne pouvait pas rester.
Il avait une conférence le lendemain, pour une journée de la glisse, dans la capitale.
Il partait à l'aube.
Mais promis, il revenait le lendemain, pour une glisse de légende.
On avait tous une boule dans la gorge à cette idée.
Certaines filles chialaient.
Et pas seulement les filles...

Et puis la vague est venue.
Le tsunami.
La plage a disparu.
J'ai revu quintescent le lendemain, il arrivait de la capitale.
On a discuté un moment, du haut d'une colline, en regardant la mer.
On a essayé de parler de raquettes et de glisse.
Mais j'étais le seul survivant de la bande, j'avais plus trop la frite.
Alors j'ai laissé tomber, et je suis rentré.

la vague

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5.8.09 12:15


La grenouille qui voulait vivre

C'était une grenouille qui voulait vivre.

Vous ne m'avez pas encore dit quels étaient vos goûts, en matière de grenouille, mais vous auriez adoré celle-ci.

Une belle grenouille rousse, mouchetée de brun, avec un ventre jaune pâle.
De beaux yeux globuleux, immenses, jaunes d'or, piquetés de noir, qui vous regardaient avec une intensité... (enfin, quand vous bougiez, car elle voyait surtout le mouvement).

Des petites pattes délicates, et des cuisses.
Ah, des cuisses !
Les plus belles cuisses qu'on ait vu sur une grenouille depuis plusieurs saisons.
Des cuisses qui faisaient des envieux et des jalouses.

Elle aimait le soleil, qui jouait entre les branches, qu'elle regardait depuis un couvert de feuilles rousses.

Elle aimait la pluie, qui tapottait sur le sous-bois, et répandait une agréable fraîcheur.

L'hiver, elle hibernait, sous un tas de feuilles.

Au printemps, réveillée par la tiédeur, elle émergeait, éblouie par le soleil, grignottait une mouche ou un ver, et se mettait en voyage, répondant à un appel.
Elle ne savait pas encore quoi.
Elle ne savait pas encore qui.
Elle ne savait même pas où.
Elle avançait, trainant son ventre sur les feuilles, avalant un ver ou une mouche, au hasard des rencontres.
La vie était si douce.

Elle traversait la route, et finissait par arriver au bord d'une mare.
Et c'était comme le centre de l'univers.
La mer promise.
Et par dessus tout, la compagnie était charmante.
Des petits mâles énergiques, prêts à se chamailler pour ses faveurs.
Ils passaient beaucoup de temps à demander "Quoi ?", comme des gamins.
Par dérision, elle répondait "Quoi, quoi ?".
Forcément, elle finissait par se laisser séduire.
Son préféré (ou quelques-uns d'entre eux) s'agrippaient à son dos, et elle pouvait lâcher tous ces oeufs qui lui faisaient ce gros ventre si sexy.
Elle collait la grappe d'oeufs sous la feuille d'une plante aquatique, et c'était fini.
Elle se sentait... accomplie.

Alors, elle repassait la route, et retournait au frais, dans son creux de feuilles.

Une fois, elle aperçut deux gros yeux blanc-bleu fascinants qui la regardaient au loin, sur la route.

Et elle regardait les gros yeux.
Et les gros yeux la regardaient.
Et elle regardait les gros yeux.
Et les gros yeux la regardaient.

Et les gros yeux blanc-bleu se rapprochaient en faisant un ronronnement sympathique.

Alors, pour engager la conversation, la grenouille dit "Quoi ?
Et toutes les grenouilles alentour répondirent: Quoi, quoi ?
Et les gros yeux se rapprochaient.

Et la grenouille répéta: Quoi ?
Et toutes les grenouilles alentour répondirent: Quoi, quoi ?
Et les gros yeux se rapprochaient.

Et la grenouille répéta: Quoi ?
Et toutes les grenouilles alentour répondirent: Quoi, quoi ?
Et les gros yeux se rapprochaient.

Et la grenouille répéta: Quoi ?"
Et puis, plus rien.

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30.7.09 14:04


La mouche qui voulait vivre

C'était une mouche qui voulait vivre.

Je ne sais pas quel est votre genre, en matière de mouche, mais tous ceux qui l'avaient rencontrée la trouvaient adorable.
Une belle mouche bleue.
Ou verte, ça dépendait de l'angle sous lequel vous la regardiez.
Avec des grandes soies noires sur le thorax.
Et pas un gramme de cellulite.

Elle voulait juste vivre tout une vie de mouche toute simple.
Voler au soleil, profiter de la vie.
Voir des fleurs, respirer.
Faire des rencontres.
Taquiner des vaches et des chevaux.

Mais ce qu'elle adorait par dessus tout, c'était faire des gueuletons avec des copines.
Trouver une belle bouse odorante, que personne n'avait encore découverte.
Une bouse bien fraîche, qui commençait juste à sécher au soleil, avec une croûte fine et craquante, et un coeur bien juteux et goûteux.
Elle pompait un peu de salive par sa trompe, pour ramollir la croûte, et elle aspirait le nectar qui les plongeait toutes dans l'extase.
De plus, ces orgies insensées leur donnait des idées.
Il n'était pas rare qu'elle se retrouve avec un (ou plusieurs) à mâles sur le dos au milieu de sa dégustation.
Mais elle ne se laissait pas distraire pour autant. C'était trop bon.

Et puis elle sentait son ventre se gonfler d'oeufs.
Elle était plus lourde, et en même temps plus excitée.
Survoltée.
Elle cherchait quelque chose, sans savoir précisément de quoi il s'agissait.
Un endroit où elle pourrait trouver une délivrance.
Elle faisait un bruit monstrueux en volant.
Elle était le tonnerre.

Puis un jour, elle s'est posée, pile devant le nez d'une grenouille.
Et la grenouille la regardait.
Et elle regardait la grenouille.
Et la grenouille la regardait.
Et elle regardait la grenouille.
Et puis plus rien.

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17.7.09 16:45


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